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Durabilité et Sur-tourisme Cas de Dubrovnik : Sagesse et inconscience de l’èconomie face au rationnel !

Quelles alternatives face à cet esprit èconomique glouton momdial dèraisonnè !

REPORTAGE Source Le Monde 28/06/2020

Dubrovnik (croatie) ­ envoyé spécial

Ces derniers temps, à Dubrovnik (Croa­tie), ils sont par­ tout. Se prélassent à l’ombre des mai­ sons de pierre,trottinent le soir sur le marbre blanc et deviennent bruyants la nuit. Voilà trois mois que les chats ont pour eux la «perle de l’Adriatique», première destina­tion touristique de Croatie. Pas grand monde n’est venu la récla­mer depuis le déconfinement, en mai, d’un pays largement épar­gné par la pandémie de Covid­19.

Dubrovnik, dont le ravissant cen­tre­ ville médiéval était jusqu’ici submergé par le tourisme de masse, s’apprête à passer un été hors norme. Les anciens évo­quent celui de 1992, après le siège tenu face aux forces yougosla­ves : ni eau ni touristes.

Le week­end du 20 et 21 juin, 2 355 visiteurs ont passé la nuit à Dubrovnik, un chiffre en baisse de 89 % par rapport à 2019. Per­sonne n’est descendu du moin­dre bateau de croisière, dont la reprise du trafic, à la fin de l’été, n’est qu’une hypothèse.

La ville, à la pointe sud de la Croatie, est dif­ficilement accessible en voiture, et quelques vols européens vien­nent seulement de reprendre. Pour le Royaume­-Uni et les Etats­ Unis, ses deux premiers pour­voyeurs, il faudra attendre. Quel­ques fortunes russes et ukrai­niennes ont amarré leur yacht au port de plaisance, profitant d’un calme jamais vu dans la baie de­ puis vingt ans.

CHUTE DÉMOGRAPHIQUE

«Ce qui se passe, c’est hors du temps. A la fois fantastique et étrange, comme une peinture de [Giorgio De] Chirico. » En revenant dans sa ville après des études d’histoire de l’art, Kar­men Gabrilo, 28 ans, a appris à détester l’été, synonyme de manœuvres savantes pour con­tourner la foule, de tapage noc­turne et d’effluves de friture. De­ puis le mois de mai, ses sens revi­vent : l’odeur de la mer et du ra­goût qui s’échappe des fenêtres, le son de la langue croate et des cris d’enfants, la vue d’un pan de la cathédrale que cachaient les parasols des terrasses ou ce bas­ relief, qui lui avait toujours échappé, à un angle de la rue Prijeko : « Je n’osais plus l’emprunter tant les tables des restaurants bouchent le passage ; et quand je devais vraiment y marcher, je re­gardais mes pieds. » On a aussi ressorti les vélos, qui peuvent en­fin circuler, et, dans cette ville de pierre, on a vu un petit bout de vert : de l’herbe a poussé entre les pavés de marbre.

Comme tous les jeunes d’ici, Mme Gabrilo a vécu du tourisme la saison dernière. Pas cette année : une majorité d’hôtels et de res­taurants sont encore fermés. Elle a pris le parti de redécouvrir sa ré­ gion et d’y inviter ses amis. D’ha­ bitude, elle leur enjoint de ne plus veniràpartirdumoisdemai:«La chose la plus terrible que Dubro­ vnik ait connue, c’est lorsqu’elle a cessé d’être une ville pour devenir une destination. »

A Dubrovnik, les courbes des habitants et des lits touristiques finiront peut­être par se croiser. La ville compte 42 615 résidents – re­ censement de 2011, le chiffre est en baisse – et 31 202 lits (en 2019).

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  PLEIN CADRE

« A la fois fantastique

et étrange », Dubrovnik

vidée de ses touristes

La « perle croate de l’Adriatique », symbole du tourisme de masse, vit une période unique depuis trente ans : un début d’été sans visiteurs

Une partie non négligeable des habitants s’est aussi habituée à la foule et à l’ambiance festive. Ainsi du photographe et icône locale Zeljko Tutnjevic, qui n’a plus rien à se mettre sous l’objectif. Ou d’Ivan Pijevic, étudiant en com­ munication de 20 ans : « L’an der­ nier, on avait juste envie que les touristes rentrent chez eux. Mais voir la ville comme cela me rend triste. Laissez­moi juste un mois de plus pour profiter de ma ville, mais, ensuite, revenez ! »

LA SURVEILLANCE DE L’UNESCO

L’obsession des habitants, ces dernières années, est de ne pas tuer la poule aux œufs d’or et d’éviter de devenir un symbole universel du « surtourisme ». « L’épidémie a assez bien résolu le problème », déclare Mme Barisic, qui voit dans la crise l’occasion d’une réflexion collective. « Le système va s’effondrer, ce n’est pas tenable », s’inquiète Robert Bender, un quadragénaire qui gère sept appartements loués dans la vieille ville. L’Unesco sait le site fragile et surveille de près les actions de la municipalité. Cette année, cette dernière de­ vait étaler la venue des grou­ pes et des croisières : jamais plus de deux bateaux accostés en même temps.

Mais tout le monde ne croit pas aux promesses du maire, Mato Frankovic, de limiter le nombre de visiteurs et de diversifier l’éco­nomie de Dubrovnik. L’aéroport, dont la ville est actionnaire minoritaire, ne s’est­il pas agrandi ? N’entretient­il pas les meilleures relations avec le syndicat des croisiéristes ? « Nous sommes dans la situation idéale pour faire les cho­ ses différemment, assure l’édile de 38 ans. On doit assumer de perdre de l’argent pour améliorer notre qualité de vie et les services propo­sés aux touristes. »

Tomi Soletic mise plutôt sur « une intervention divine ». En l’at­ tendant, il compte profiter de la maison qu’il a retapée sur une île de la baie. Il y est retourné après le confinement : l’eau, paraît­il, n’a jamais été aussi propre, et il a revu des oiseaux portés disparus de­ puis son enfance. 

clément guillou

La ville médiévale, elle, connaît un effondrement démographique. Près de 6 000 habitants en 1967, 4 000 avant la guerre et 1 557 préci­ sément lors d’un recensement or­ ganisé par ses habitants, en 2017.

Dans les années 2000, la vieille ville s’est vendue aux investis­ seurs, souvent étrangers. Les ha­ bitants ont cédé leurs maisons de famille à des prix impensa­ bles, jusqu’à 8 000 euros le mètre carré : de quoi acheter, à l’écart de la côte, des appartements pour toute la famille. «Ce n’est pas le tourisme qui a été agressif ; c’est la privatisation et l’arrivée des capi­ taux étrangers, dit Marina Mis­ soni Barisic, guide depuis dix­ huit ans, qui a retrouvé le chant des oiseaux et les nuits silencieu­ ses. Après la guerre, le tourisme, qui était très organisé par le ré­ gime yougoslave, s’est développé de manière sauvage. »

Les agriculteurs ont laissé les champs, les usines ont fermé, chacun a rejoint l’eldorado tou­ ristique, encouragé par des inci­ tations fiscales. Le revenu moyen du comté est désormais le deux­ ième du pays, derrière la capitale, Zagreb. Mais les commerces es­ sentiels sont en nombre réduit et l’hôpital manque de bras : si ce n’est pour les revenus du tou­ risme, qui voudrait travailler dans cette ville où les logements sont 30 % plus chers qu’à Split, si­ tuée sur la côte également, à en­ viron 200 km de là ? Bien sûr, on peut louer à Dubrovnik ; entre

octobre et mars. Ensuite, il faut retourner chez ses parents, car le propriétaire préfère mettre l’ap­ partement sur Airbnb. La régle­ mentation devrait permettre d’encadrer la location tempo­ raire, mais, comme pour l’em­ prise des terrasses de cafés ou les lois d’urbanisme, elle s’applique de manière très souple : la licence est systématiquement délivrée.

80 % DES REVENUS DE LA VILLE

Pour montrer au visiteur ce qui ne va pas à Dubrovnik, on l’em­ mène invariablement sur la je­ tée. De Porporela, on jouit d’une vue imprenable sur la colline grignotée par les maisons de loca­ tion. La forêt n’occupe plus que la moitié de la montagne, pourtant considérée comme une « zone tampon » par l’Unesco. Tomi So­ letic, architecte de 31 ans, ouvre une bière et un débat sur un im­ meuble en construction : « Ce­ lui­là, j’aurais du mal à vous expli­ quer comment il peut être légal. » M. Soletic n’a pas de mots assez durs contre le plan d’urbanisme élaboré en 2000, reprisé réguliè­ rement pour alléger les règles d’emprise au sol. La conserva­ trice de la ville, Zana Baca, qui dé­ livrait les permis de construire, vient de quitter son poste et fait l’objet d’une enquête du minis­ tère de la culture.

Un autre chiffre illustre le bas­ culement : sur les 233 mariages cé­ lébrés en 2019, plus de la moitié concernaient des couples étran­

gers venus pour le décor de carte postale. Ceux­là font le bonheur de Nikolina Farcic, traiteuse et or­ ganisatrice de cérémonies pour des clients essentiellement bri­ tanniques. Lorsque nous sommes convenus d’un rendez­vous pour évoquer la disparition des touris­ tes, elle a écrit : « Je ne suis pas sûr qu’il y ait de bonne réponse. »

Elle balance entre des plaisirs simples, comme la vision des en­ fants libres de jouer à l’élastique devant la tour de l’Horloge, et des questions complexes : « A quoi va ressembler l’avenir ? Que cela plaise ou non, tout le monde vit du tourisme ici. Avec les réceptions, je fais travailler coiffeur, décorateur, fleuriste, éclairagiste, maquilleuse, DJ… » Selon la municipalité, le sec­ teur représente plus de 80 % des revenus de la ville.

Sur la majestueuse terrasse du café Gradska Kavana, Mme Farcic

« La chose

la plus terrible

que Dubrovnik

ait connue,

c’est lorsqu’elle

a cessé d’être une

ville pour devenir

une destination »

KARMEN GABRILO

habitante de Dubrovnik

montre sur son téléphone une photo exhumée par Facebook : il y a six ans, jour pour jour, un em­ bouteillage monstre créé par les groupes touristiques à la porte Pile, l’une des trois entrées de la ville médiévale. La police y fait parfois la circulation. Ces scènes rythment les étés de Dubrovnik depuis le début de la décennie, quand les compagnies aérien­ nes low cost ont ajouté au flot de voyageurs déjà déversés par les croisières.

« Le tourisme a toujours été là, dit Nikolina Farcic. Mais, avant la guerre [1991], il s’agissait de fidèles, qui revenaient chaque année à l’hôtel et restaient une semaine ou deux. Au début du siècle, quand l’industrie des croisières a explosé, on était ravis. C’est quand on a eu du mal à entrer dans la vieille ville, quand les bus municipaux ont été pleins et qu’on n’a plus réussi à ga­ rer notre voiture que l’on a réalisé que cela devenait invivable. »

Près de 1,5 million de touristes ont passé une nuit à Dubrovnik en 2019, un chiffre en augmentation de 13 % par rapport à l’année précédente. Il faut ajouter envi­ ron 750 000 croisiéristes, qui pas­ sent une demi-journée sur place et dépensent peu. Un indice d’in­tensité touristique (rapport entre la capacité d’hébergements touristiques et la population rési­dente à l’année) situe la ville à la troisième place mondiale, der­rière Cancun (Mexique) et Las Ve­ gas (Etats­Unis).

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